La fraude en entreprise met, dans plus de la moitié des cas, plus de douze mois avant d’être détectée.
Ce n’est pas une estimation lancée au hasard. C’est ce que révèle l’édition 2026 du Report to the Nations: Occupational Fraud de l’ACFE (Association of Certified Fraud Examiners), une étude basée sur plus de 2 400 cas réels de fraude analysés à travers le monde.
12 Douze mois : c’est la durée médiane d’une fraude avant sa découverte.
Et une autre statistique est encore plus préoccupante : les pertes associées aux fraudes qui demeurent non détectées n’augmentent pas de façon linéaire avec le temps. Elles s’accélèrent.
Selon la même étude, voici les pertes médianes observées selon la durée de la fraude :
• 7 à 12 mois : perte médiane de 100 k$ US
• 19 à 24 mois : perte médiane de 168 k$ US
• 37 à 48 mois : perte médiane de 429 k$ US
• Plus de 60 mois : perte médiane de 1,1 M$ US
Bien sûr, ces données regroupent des organisations de toutes tailles et doivent être interprétées avec nuance.
Pour certaines grandes organisations, un million de dollars de pertes peut être atteint beaucoup plus rapidement. À l’inverse, pour une plus petite organisation, le montant absolu sera peut-être inférieur, mais pourrait représenter une part beaucoup plus importante de son chiffre d’affaires.
Ce qui importe n’est donc pas tant le montant lui-même que la vitesse à laquelle les pertes augmentent. Plus une fraude demeure non détectée longtemps, plus les pertes s’accumulent rapidement.
Fait intéressant, lors de l’édition précédente de l’étude, publiée en 2024, la durée médiane était également de douze mois.
Alors pourquoi est-ce toujours aussi long?
Pourquoi, malgré toutes les connaissances accumulées sur le sujet, les avancées technologiques et les contrôles à notre disposition, n’avons-nous constaté aucune amélioration significative?
Les données de l’ACFE mettent en lumière trois constats particulièrement révélateurs.
1. Les fraudeurs travaillent activement à demeurer invisibles
Une fraude ne passe pas inaperçue par hasard. Dans la majorité des cas, les fraudeurs prennent des mesures concrètes pour masquer leurs activités.
Selon l’étude :
• 33 % ont modifié des documents existants
• 28 % ont falsifié des enregistrements électroniques
• 19 % ont détruit ou retenu des documents
Les fraudeurs connaissent généralement les contrôles en place. Ils savent quels éléments sont vérifiés et mettent en œuvre différentes stratégies pour réduire le risque d’être détectés.
Autrement dit, lorsqu’une fraude dure plusieurs mois, ce n’est pas uniquement parce que l’organisation ne regarde pas au bon endroit. C’est aussi parce que quelqu’un s’assure activement de brouiller les pistes.
2. Les organisations détectent encore principalement les fraudes de façon réactive
Même lorsque des contrôles existent, la plupart des fraudes sont découvertes grâce à des mécanismes de détection réactifs plutôt que par une surveillance continue.
Selon l’étude, les principaux modes de détection sont :
• 43 % grâce à une dénonciation, généralement de la part d’un autre employé
• 15 % grâce aux procédures d’audit interne
• 13 % grâce à une revue de la direction
Remarquez-vous un point commun?
Aucun de ces mécanismes n’est véritablement proactif. L’audit interne et la revue de la direction sont des mécanismes actifs, mais ils interviennent de façon périodique plutôt que continue. Les dénonciations, quant à elles, représentent un contrôle principalement passif.
Près de la moitié des fraudes recensées ont été découvertes grâce à une dénonciation. Cependant, une dénonciation n’est jamais garantie. Si personne ne parle, ou si l’organisation ne dispose pas d’un mécanisme de signalement efficace, la fraude peut continuer pendant des mois, voire des années.
À l’inverse, seulement 5 % des cas ont été détectés grâce au monitoring continu et à la détection proactive. Pourtant, les fraudes découvertes par ces mécanismes présentent une durée médiane d’environ 6 à 7 mois, soit presque la moitié de la durée médiane observée dans l’étude.
3. Plus le poste est élevé, plus la fraude reste longtemps non détectée
L’étude révèle également que la durée médiane d’une fraude varie considérablement selon la position du fraudeur dans l’organisation :
• Employés : 8 mois
• Gestionnaires : 14 mois
• Cadres supérieurs : 24 mois
Pourquoi une telle différence?
Plus une personne occupe un poste élevé, plus elle bénéficie généralement d’autonomie, d’accès privilégiés et de la confiance de l’organisation. Elle est également moins soumise aux contrôles opérationnels du quotidien.
Ces facteurs ne créent pas la fraude, mais ils peuvent lui permettre de demeurer invisible beaucoup plus longtemps.
Ce n’est probablement pas un hasard si les fraudes les plus coûteuses et les plus longues sont statistiquement associées aux niveaux hiérarchiques les plus élevés.
D’autres facteurs entrent aussi en jeu
Bien entendu, ces constats ne racontent qu’une partie de l’histoire.
La collusion entre plusieurs individus, par exemple, est également reconnue comme un facteur qui augmente significativement la durée des fraudes. D’autres variables organisationnelles, culturelles ou opérationnelles peuvent également influencer la rapidité avec laquelle une fraude est détectée.
Néanmoins, les éléments présentés précédemment mettent en lumière une réalité importante : les fraudes persistent souvent parce qu’elles sont activement dissimulées et parce que les mécanismes qui permettent de les détecter interviennent souvent trop tard.
En conclusion
Les résultats de cette étude envoient un message clair.
Les fraudes ne durent pas aussi longtemps parce qu’elles sont impossibles à détecter. Elles durent parce qu’elles sont activement dissimulées, alors que les mécanismes qui permettent de les découvrir demeurent largement réactifs.
La dénonciation, l’audit interne et les revues de gestion restent des contrôles essentiels. Toutefois, par leur nature, le délai entre la perpétration d’une fraude et sa détection peut être beaucoup plus long.
La solution n’est donc pas de remplacer ces contrôles, mais de les compléter.
Le monitoring continu et la détection proactive d’anomalies transactionnelles ou documentaires constituent des exemples concrets d’approches pouvant réduire le délai entre la perpétration d’une fraude et sa découverte. Bien entendu, ces mécanismes doivent être déployés de façon réfléchie et ciblée, en fonction du profil de risque propre à chaque organisation.
Lorsqu’une fraude persiste pendant douze mois ou plus, le coût dépasse largement la perte financière directe. Il faut compter les coûts associés à la correction des failles exploitées, les enjeux légaux et réglementaires qui peuvent en découler, les dommages causés à la confiance au sein de l’organisation, et potentiellement, un impact réputationnel important auprès des parties prenantes.
En perspective, l’investissement requis pour mettre en place une approche complète, incluant une revue régulière des risques et des contrôles ainsi que le déploiement de contrôles proactifs, peut rapidement devenir faible comparativement au coût réel d’une fraude découverte tardivement.
